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Faust à l'Opéra de Vienne : Marguerite en guerre contre la folie des hommes

Créée d’abord pour le streaming (et diffusée le 29 avril), la production de l’opéra de Gounod par Frank Castorf a sonné la reprise viennoise des festivités avec public. Une production dérangeante, mais exceptionnelle.

Tradition et souci de divertissement aidant, l’on finit par oublier la violence inhérente à l’intrigue de certains opéras. Versez le Faust de Gounod, l’histoire horrible de Marguerite est, certes, le cœur d’une intrigue qui aurait dû culminer avec la scène de l’assassinat de son enfant si celle-ci, aujourd’hui suggérée, n’avait disparu avec les pages perdues de la partition de Gounod.
Mais la guerre qui se déroule en arrière-plan d’action est encore souvent de manière joyeuse avec des soldats guillerets rentrant la fleur au fusil. Tout dernièrement, cependant, Tobias Kratzer montrait lui, un peuple de pauvres éclopés à l’Opéra de Paris. Franck Castorf quant à lui, remet « l’église au milieu du village » et fait de cette ambiance guerrière et mortifère l’un de ses personnages principaux.
Comme son collègue allemand, il place l’action à Paris, mais dans une sorte de Paris – puzzle imaginaire figuré par un décor unique où l’on retrouve la station de métro Stalingrad, un appartement miteux au pied de la Tour Saint-Jacques, une animalerie où évolue un serpent ainsi que des projections des Champs-Élysées ou de Pigalle. Il dépeint un Paris (et même une France) aux prises avec son histoire sombre. Malgré quelques références plus anciennes (dont Pétain), l’histoire est, en grande partie, située dans les années cinquante – soixante et se déroule sur fond de guerre d’Algérie et d’apparition du consommateur à l’américaine. Et, si l’on en croit Victor Hugo cité par Castorf, ce Paris prend une valeur universelle : « Paris est synonyme de cosmos. On y voit toutes les civilisations en miniature, toutes les barbares aussi. »
L’ambiance est glauque et délétère et a, comme on l’a dit, la guerre, omniprésente, comme arrière-plan, avec ses horreurs, guerre associée à la montée en puissance de la société de consommation. Ainsi, pendant que les soldats français partent combattre le FLN, les femmes rêvent devant les réclames, les premiers spots télévisés ou des films de série Z. Et si Paris est aussi la ville des cabarets, les danseuses emplumées du Moulin Rouge apparaissent bien défraichies.
Lorsque, par la voix de Dame Marthe, résonnent les vers de Baudelaire « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté », l’on pressent bien que dans les souterrains de l’âme humaine, sous l’hypocrisie d’une époque, règne une bien plus sinistre réalité. La puissance de ce qui est affiché sur les murs, enjôleur comme les réclames ou irritant comme le mot d’ordre « L’Algérie est française » peint par Valentin, fixe les points de repère d’une société qui doit désormais composer avec une information de slogan plus que de vérité.

Chez Castorf, les personnages n’ont qu’un statut de « gens ordinaires ».

Marguerite est une pauvre fille qui boit, fume, travaille dans une boucherie et tire le tarot à ses heures, son frère, un soldat rustre et violent et Faust, un vieil homme dépenaillé. Quant au Diable, il ressemble plus à un grotesque sorcier vaudou, avec ses gris-gris, qu’à l’incarnation suprême du mal.
Marguerite, comme sa voisine Marthe, ont pour échappatoire de s’imaginer en héroïnes cheap de series Z telles que « Ilsa, la tigresse du goulag » et accueillent avec exaltation la robe vulgaire et les colis contenus dans un sac de marque chic et déposé par le Diable.
La grande puissance de la mise en scène de Castorf est de fixer ce quotidien trivial comme point de départ de la situation de Marguerite, pour en faire une femme qui va progressivement s’affranchir de sa condition. L’expérience terrible qui lui est déclenchée par Faust et le Diable – ces deux minables qui finalement secondaires ne sont plus que des personnages – vont la conduire à une prise de conscience salutaire des horreurs de ce monde, à se sublimer et à chercher à combattre , à sa façon, la folie du genre humain.
Car, outre Faust et son acolyte, elle constate que son frère, suivant ses penchants primaires naturels, est revenu de la guerre, en monstre de bêtise et de brutalité (et d’extrême droite tendance Algérie française) et que ses coreligionnaires ont perdu toute humanité et sont fiers d’arborer et de jouer avec les têtes des Algériens qu’ils ont décapités.

Ces options étant, Castorf déporte nettement l’action et les pitreries de Faust du Diable passent au second plan comme si Castorf voulait signifier qu’à choisir entre les hommes et le diable, les premiers sont plus malfaisants que le second.

Marguerite, plutôt que Faust…

Ce faisant, par la place pivot qui est donné à cette héroïne transcendée – probablement même folle – et rédemptrice du genre humain, l’opéra devrait s’appeler ce soir plus surement « Marguerite » que « Faust ».

Il faut dire qu’ainsi débaptiser l’œuvre s’accorderait avec l’excellence absolue de Nicole Voiture dans le rôle. La soprano démarre, camouflée dans sa chambre d’hôtel, presque désincarnée, avec un air des bijoux – cet air à bien des décalages – bien chanté, mais assez superficiel. Elle vit dans ses rêves et semble rester dans ses chansons lors de la scène d’amour avec Faust et l’on sent que ce dernier ne la subjugue nullement, mais qu’il lui permet d’accéder à une autre réalité, à un autre statut. À cet instant, elle peut fantasmer sur ce serpent phallique qui étreint son corps nu dans une vie parallèle. Puis, progressivement, les épreuves s’accumulant, la femme va s’émanciper, va s’étoffer et va devenir le centre de tout. Nicole Car incarne fabuleusement cette métamorphose, omniprésente en scène, portant l’opéra jusqu’à une scène finale d’anthologie dans laquelle Faust n’est plus rien pour elle et son combat devenu sa toute-puissance face à l’adversité. La voix est admirable et jamais prise en défaut, notamment dans l’éprouvante scène finale, et son jeu nous happe littéralement. Elle s’approprie totalement la vision déformée de Castorf, représente la puissance à ce personnage tout en ambiguïté, qui erre aux limites de la folie d’une quasi-mission messianique.

On l’a dit, dans cette production, Mephisto et Faust sont renvoyés au second plan. Maïs Adam Palka a le ton juste pour un Diable qui en a les attributs (les jambes de bouc et accessoirement les cornes), mais qui s’avère être un minable dont la méchanceté tombe à plat face aux vilénies des hommes. La basse est exceptionnelle dans l’appropriation du personnage et dans une adéquation totale entre le chant et le jeu. Parfaitement à l’aise vocalement, ses accents épousent chaque mot avec une grande intelligence de scène alors que ses attitudes et ses expressions touchent à la perfection dramatique.

Juan Diego Florez, lui, peine véritablement à se hisser en Faust, au niveau de ses deux partenaires. Personne ne pourra nier qu’à l’applaudimètre du public viennois, il remporte un énorme succès et que la star emporte le morceau. Mais le jeu comme le chant semble avoir eu du mal à trouver leurs marques pour un personnage pour lequel il n’a pas le format vocal. La projection est insuffisante pour une salle comme le Wiener Staatsoper et il se retrouve souvent contraint de biaiser, de forcer sa voix, d’abandonner toute nuance et de chanter face au public au détriment du jeu. L’on connait les grandes qualités de l’artiste, sa prononciation idéale du français, sa technique irréprochable et sa noblesse naturelle. Mais avec Faust, ce soir, il ne suffit pas d’interpréter « salut demeure chaste et pure » comme un simple air de concert.

Étienne Dupuis est formidable en légionnaire abruti tant qu’il se métamorphose physiquement pour le rôle et teinte son timbre de la violence qui caractérise le personnage. On y croit à tout moment, qu’il joue les roublards qui n’ont peur de rien face au Diable ou qu’il voue sa sœur aux gémonies. Et vocalement, si la conception n’est pas celle des Valentin gentils, il éblouit par la beauté d’un chant brut et puissant et une capacité à faire passer sa défaite de soldat au moment de mourir. En cet instant, pathétique dans sa cabine téléphonique, il réussit le tour de force d’imposer ce personnage que la peine à pleurer sur son sort tant qu’il assume par sa voix qu’il ne vaut vraiment pas cher.

Les personnages de Siebel et Dame Marthe semblent avoir été moins l’objet pour Frank Castorf d’une caractérisation fouillée. Le premier perd vite sa défroque de garçon pour tenter d’approcher Marguerite dans les amours interdites diffusées par Baudelaire, la seconde est la bonne copie de Marguerite qui s’abrutit dans les vapeurs d’alcool. Si, ni Michèle Losier, non Monique Bohinec, aussi récitantes par moments, ne déméritent, elles ont, pour le coup, du mal à s’imposer. Quant au Wagner de Martin Habler, il assure également correctement sa partie.

Si la représentation nous fascine, on le doit à la musique sublime de Gounod, à la conception fouillée et irritante de Castorf autant qu’à la direction de Bertrand de Billy qui utilise les splendeurs naturelles de l’Orchestre et du Chœur (direction : Thomas Lang) du Staatsoper tout en les apprivoisant dans une œuvre qui peut s’avérer parfois tonitruante. Bien au contraire, tantôt le lyrisme, tantôt la violence, tantôt la douceur colorent la représentation rendant ce voyage en terre inconnue encore plus passionnant.

Ainsi, déboussolés par ce diable de Castorf, envoûtés par la Marguerite transcendée et mystique de Nicole Car, on redécouvre ce chef-d’œuvre absolu de l’Opéra français. L’opéra est magie, dirons-nous. Lors de soirées telles que celle-ci et alors que le public retrouve la joie d’applaudir longuement les artistes, sans aucun doute !

© Wiener Staatsoper / Michael Pöhn